Décideurs | 2000 Conserver cet article en favori fermer cet article
 
Instantanés d’habitants
Extrait d’un article du journal municipal
 
« Instantanés d’habitants, juste avant et après l’implosion de la barre Renoir. Malgré les regrets, les réflexions vont bon train et l’on songe avant tout à l’avenir. Debout, au milieu de ce "no man’s land" qu’est l’avenue du Général-Leclerc, le temps de quelques heures, elles sont trois. Trois adolescentes, d’une beauté rayonnante, qui fixent la barre Renoir. Zaïra, Ilham et Naïma ont un peu d’amertume. ‘Nous y avons vécu toute notre enfance. Nous étions bien. Mais, c’est vrai que par la suite, ça c’est vraiment dégradé’. Tout en parlant, Ilham regarde la barre, qui toise le quartier avec sa façade lépreuse, ses fenêtres béantes et ses entrées murées. ‘L’essentiel, lance sérieusement Naïma, est de redonner une échelle humaine à notre quartier. En cela j’approuve totalement notre maire, lorsqu’il dit que rien n’est pire que de donner l’impression aux gens que l’on veut se débarrasser d’eux en détruisant leur HLM. Ici, j’en suis persuadée, c’est tout le contraire’. Et toutes les trois sont convaincues ‘qu’il faut faire autre chose pour vivre mieux dans notre quartier’. ‘Mais malgré tout, conclue poétiquement Ilham, chaque pierre de la barre est un roman, comme l’a si bien dit le docteur Amar’. Isabelle, un bébé dans les bras, insiste sur la bonne entente entre les communautés... Elle parle de ‘ce lieu extraordinaire de convivialité qui a sombré dans l’abandon. Par exemple, un voisin était malade, il y avait toujours quelqu’un pour lui faire ses courses où pour préparer son repas. Malgré les difficultés quotidiennes, une profonde solidarité unissait les locataires de Renoir’. Isabelle en est convaincue : ‘la barre Renoir, était devenue le symbole du chômage et de la misère, et en même temps ce fut une chaleur humaine irremplaçable’. Pierre, lui, est un peu furieux : ‘c’est bien joli de détruire cette barre, encore faut-il donner du travail aux jeunes. Et puis, en vérité, ce ne sont pas les bâtiments qui font la cité, ce sont les familles qui y habitent’. Mais Pierre ne se trompe pas de cible. : ‘Les fautifs sont à chercher dans les salons dorés parisiens. Toute cette ribambelle de politiciens, de technocrates et d’architectes à leur service qui ont parqué les gens en banlieue’. Nasser l’approuve : ‘c’est vrai, il fallait mettre la population indésirable hors de Paris, alors on a bétonné la banlieue, sans penser au futur de ces gens. Le maire a raison de vouloir construire autre chose, poursuit-il. Mais c’est vrai que j’ai de la nostalgie lorsque je me revois "minot", au pied de Renoir, avec mon vélo, et que ma mère m’appelait du douzième étage pour me donner mon goûter’. Assise sur un banc, Fatimah n’a, elle, aucun état d’âme :  : ‘c’était le Bronx, affirme-t-elle vindicative. Les ascenseurs puaient l’urine, ne parlons pas des ampoules constamment cassées, des boîtes aux lettres éventrées, des murs bombés et des couloirs où s’effectuaient tous les trafics illicites. Sans aucune réhabilitation, le bâtiment était pourri. Il faut l’abattre et construire autre chose en pensant aux gens. Nous ne sommes pas des bêtes. Je ne comprends rien en architecture, mais ce que je sais, c’est que nous aussi nous avons droit de vivre dans des logements décents’. ‘Maintenant, il faut songer à l’avenir, lance Georges, un "ancien" de Renoir qui n’a pas voulu quitter le quartier et qui habite désormais à La Tour. D’autant que quand Renoir s’affaissera, il découvrira un nouveau panorama. ‘Bien sûr, j’ai un petit pincement au cœur, mais maintenant, je vais pouvoir admirer le Stade de France, le Sacré-Cœur et même la tour Eiffel. Il faut être franc, on ne perd pas au change’, conclue-t-il enjoué. »
Eric Bacher, « Beaucoup de souvenirs, un grand besoin de renouveau », Regards, n° 150, juillet-août 2000.